Parasha Behar-Behoukoutai : le commentaire de Claire
Cette semaine, nous lisons la double paracha Behar-BE’houkotaï qui clôture Vayikra. Behar nous parle Shemitah, l’année sabbatique: tous les 7 ans, la Terre d’Israël doit être laissée au repos. On arrête de cultiver, on renonce à posséder et chacun peut se nourrir librement de ce que la terre donne. Mais la paracha va encore plus loin avec le Yovel, le Jubilé : après 50 ans, les terres retournent à leurs propriétaires d’origine, les dettes sont effacées, les hommes retrouvent leur liberté. Les déséquilibres sociaux ne restent pas permanents (quelle idée moderne !). Et puis Be’houkotaï nous dit que si le peuple d’Israël vit en respectant les Lois édictées par D., alors cela lui apportera des bénédictions. Mais s’il s’en éloigne, la Torah décrit une série d’épreuves que D. impose au peuple d’Israël.
Je me suis demandée en quoi ces parachiot me parlaient aujourd’hui dans ma vie. Et la réponse m’est venue du contraste saisissant entre mon lieu de travail, le bloc opératoire et ma passion, passer du temps dehors. Je travaille dans un lieu fermé, presque coupé du monde. Tout y est contrôlé, la lumière, l’air, les gestes. Le degré d’exigence et d’efficacité est très élevé. Et puis dès que je peux, je pars. Je m’évade dans la nature, là où je ne maîtrise rien, ni la météo, ni le terrain, rien. Et pourtant, je respire mieux. Entre ces deux mondes, je me demande: où est ma vraie place ?
En lisant Behar- Be’houkotaï, j’ai eu l’impression que ce n’était peutêtre pas la bonne question. Car la Torah nous dit quelque chose de radical, la terre ne nous appartient pas. Avec la Shemitah, elle impose un arrêt. Tous les 7 ans, on laisse la terre tranquille. On arrête de produire et d’exploiter. C’est une idée presque choquante aujourd’hui. Nous vivons dans un monde où tout pousse à faire plus, tout doit être optimisé. Comme si notre valeur dépendait de notre capacité à ne jamais nous arrêter. Même dans des lieux comme le bloc opératoire où tout est nécessaire et tout devrait avoir du sens, il y a cet objectif de performance, cette illusion de toujours devoir faire mieux.
On épuise tellement les soignants qu’ils deviennent incapables de produire ce pour quoi ils sont faits: du soin. Comme une terre surexploitée qui ne pourrait plus donner de fruits faute de substrat. Mais dès que je retourne dans la nature, quelque chose se remet en place. La montagne ne me demande rien, elle ne produit pas pour moi. Elle existe, simplement. Et moi, je ne suis plus une infirmière de qui on exige la perfection, je redeviens quelqu’un qui reçoit. Peut-être que la Shemitah ne parle pas seulement de la terre mais aussi de nous. De notre capacité à nous arrêter, à lâcher-prise et à accepter que tout ne dépend pas de nous.
Dans Be’houkotaï, la Torah nous dit aussi que dès que nous oublions tout cela, lorsque nous vivons dans une illusion de toute puissance, quelque chose finit par se déséquilibrer. La Torah parle alors de malédictions, de punitions. Je le vois comme étant peut-être les conséquences d’un monde, et d’hommes, exploité à l’extrême et qui finit par céder.
Alors peut-être que la question n’est pas : où est ma place? Mais plutôt : comment est-ce que j’habite le monde? Est-ce que je vis comme une propriétaire ou comme une gardienne? Peut-être que chacun de nous a besoin de sa propre Shemitah. Un moment ou un espace où l’on arrête de produire et où l’on est simplement. Pour moi ce sont ces moments dehors, sur un sentier de montagne, face à quelque chose de plus grand que moi. La Torah nous enseigne qu’il faut cesser de vouloir posséder le monde et accepter, enfin, d’en faire partie.
Claire