2022
Historiciser “Mein Kampf”
Conférence de Florent Brayard au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (mahJ)
“Mein Kampf”, publié entre 1925 et 1926, présente l’obsession antisémite d’Adolf Hitler et condense des propos à la fois anciens et plus nouveaux dans la longue histoire de la haine du juif. Il présente les Juifs comme un peuple avide de pouvoir et désireux de prendre le contrôle du monde; il conclue en estimant que combattre les Juifs est indispensable à la survie de l’humanité en général, de l’Occident et de l’Allemagne en particulier. Analyser les conceptions hitlériennes permet de mieux en comprendre les origines, qui puisent à la fois dans un vieil antijudaïsme chrétien, un antisémitisme racialiste apparu au XIXème siècle et un antijudaïsme issu de la gauche à la même époque. Cette analyse permet de réaliser combien les persécutions qui commencent dès le début de 1933 sont clairement annoncées dans le véritable programme que constitue Mein Kampf.
Illustration : Mateus Campos Felipe – Unsplash
2022
Le Shema est-il un crédo juif ? Par Delphine Horvilleur
“Ecoute, Israël : l’Eternel est notre D.ieu, l’Eternel est Un” : le Shema, prière essentielle du judaïsme et élément fondamental de la vie juive, peut-il être considéré comme une profession de foi ? Pour Delphine Horvilleur, bien que le judaïsme ne dispose pas à proprement parler d’un crédo, le Shema est ce qui s’en rapproche le plus. Elle nous présente ici l’essentiel de ce qu’il y a à savoir sur cette prière si particulière.
En savoir plus sur Akadem
Photo : Marek Piwnicki – Unsplash
2022
Parasha Bo : Un monde de liberté
Par Haim Cipriani
La première mitsva/responsabilité que les enfants d’Israël reçoivent, juste avant la sortie d’Egypte, est celle de célébrer la nouvelle lune, la lune de Nissan : «Ce mois sera pour vous le premier des mois.» [Ex. 12:2].
Qu’y a-t-il dans cette mitsva qui incarne le message de la libération imminente ?
Nous ne pouvons pas violer les lois de la nature…..
Si le mois de Nissan ouvre la saison du printemps, l’année agricole naturelle commence à Tichri, le mois qui marque le début de l’automne et le début du labour et de la plantation. C’est pour cette raison que Roch Hachana a lieu à Tichri et que la Torah fait constamment référence à Tichri comme au point de départ et de conclusion du cycle annuel.
Vivre une vie définie par le calendrier agricole signifie vivre une vie dictée par les lois de la nature. Il s’agirait là d’une existence cyclique, où les gens naissent, se reproduisent et meurent, comme le dit si bien Qohélet/l’Ecclésiaste: «Une génération s’en va, et une autre génération vient ; mais la terre demeure éternellement.» [Eccl. 1:4] Un tel monde serait immuable et statique, et ce genre de vie ne servirait aucun but supérieur.
Déclarer que le mois de la libération d’Egypte sera le premier mois, c’est affirmer que nous ne vivons pas dans un monde gouverné uniquement par la nature. L’exode va engendrer non seulement une réorganisation du temps, mais surtout une nouvelle orientation de notre vision du monde et de notre conception de l’existence. Il y bien un monde naturel avec des cycles saisonniers dont il va falloir prendre conscience, mais il y a aussi un monde de l’histoire, dans lequel des changements radicaux peuvent se produire, et ces changements peuvent parfois aller au-delà des lois de la nature où le fort a toujours le dessus sur le faible. Dans ce monde de l’histoire, un peuple asservi pourra être libéré, puis conduit à la responsabilité du Sinaï, et à la construction d’une société plus juste. Vivre dans un tel monde, c’est vivre une vie d’espérance messianique, une vie de recherche et de sens.
… mais nous n’avons pas non plus à vivre sous leur tyrannie
Mais cette première mitsva va encore plus loin: selon les Sages, elle exige non seulement que Nissan soit identifié comme le premier des mois, mais que nous soyons partenaires dans le processus. Dans le traité de Roch haChana, le Talmud demande au peuple d’Israël d’établir, sur la base de l’observation de la nouvelle lune, quand le mois commence . «Ce mois sera pour vous», dit le verset. La nouvelle lune devra donc être vue, reconnue sur la base d’une série de critères, puis proclamée officiellement afin de ne pas être simplement la nouvelle lune, mais notre nouvelle lune.
Cette mitsva présente donc un monde dans lequel Israël, porteur d’un message de liberté et autodétermination, sera maître de son propre destin.
L’idée est donc que nous ne pouvons pas violer les lois de la nature, mais nous n’avons pas non plus à vivre sous leur tyrannie. Nous pouvons choisir comment nous rapporter aux réalités ainsi dites «naturelles», et déterminer si vraiment ce jour sera le premier du nouveau mois. Par ce choix, nous rejetons le déterminisme et nous pouvons enfin quitter un monde où les autres définissent notre existence, pour entrer dans un monde dans lequel nous sommes maîtres de notre temps, un monde dans lequel nous avons la possibilité et la responsabilité de décider ce que nous ferons et de déterminer l’orientation de nos vies. Un monde de liberté.
Etz Haim website:
- F. Cipriani website:
http://haim.cipriani.free.fr/ - H.F.Cipriani Facebook page:
https://www.facebook.com/RavHaimCipriani/
2021
Vaye’hi : Israël est vivant
Cette paracha termine le livre de Bereshit sur une triste note : le premier verset annonce la fin de la vie de Yaacov-Israël à 147 ans (47, 28). Le dernier verset signe la mort de Iosseph à 110 ans (50, 26). Le livre de Bereshit se ferme. Il nous conduit tout droit vers le second livre de la Torah : Shemot.
Deux décès coup sur coup ! Et le début du livre de Shemot sera encore moins rassurant. Nous y apprendrons avec stupeur que Iosseph est oublié en Egypte, après seulement une génération ! Pire encore, le nouveau Pharaon et son peuple vont craindre et détester les Hébreux. Pour mieux les contenir, ils vont s’empresser de les réduire à une rude servitude. Grandeurs et illusions perdues de l’exil !!!
Pourquoi parler de la vie (וַיְחִי ) quand tout semble mourir autour de vous ?
Après une parenthèse apaisée de dix-sept ans, le peuple hébreu subit. On se pose alors la question : pourquoi ce titre –וַיְחִי (vaye’hi/Il vécut) ? C’est un titre qui parle de la vie pour une paracha qui annonce bien des malheurs!
Nos Sages nous répondent par la voix de Rachi dans son commentaire du 49.33 : « Il expira et fut ajouté à ses pères ». Le mot « mort » n’est pas employé à son sujet, de sorte que nos maîtres ont enseigné : « Notre patriarche Yaacov n’est pas mort ! » (Ta‘anith 5b). Yaacov n’est pas mort pour une bonne raison : sa vie est indispensable, hier comme aujourd’hui, à l’existence même du peuple hébreu puis juif.
Ne pas mourir, comment cela se peut-il ?
Nous qui arrivons quatre mille ans après, nous avons tout loisir de vérifier pratiquement cette vérité. Malgré les terribles persécutions, malgré la Shoah, Israël est toujours vivant. Soixante seize ans plus tard, démographiquement nous commençons à retrouver les chiffres d’avant le génocide. עם ישראל חי,(Am Israël ‘haï). Oui, le peuple d’Israël est toujours vivant comme le dit la chanson.
Yaacov lui-même le dit quand il va confier à ses fils ses derniers jugements et volontés : « Yaacov rassemble ses fils et il dit : ajoutez-vous que je vous raconte ce qui vous appellera dans les jours d’après. »
Yaacov-Israël a donc connaissance de ce que seront les jours d’après. Il y accompagne ses fils. C’est bien pourquoi, chaque Shabbat nous bénissons nos fils, comme l’a fait notre patriarche, en leur disant : « Que ha Shem te mette au même niveau que Éphraïm et Manassé ».
Comment c’est possible ?
Pas besoin d’une quelconque technologie sophistiquée. Pas besoin d’idéologie transhumaniste pour ce faire. Seulement deux conditions : un esprit pratique et une claire conscience du sens de la vie, et donc de l’histoire.
– L’esprit pratique ? Yaacov-Israël l’assume complètement en organisant la division du travail selon les compétences de ses fils qui sont annoncées par la signification de leurs noms. Le nom est un projet de vie. C’est un aspect très important de ses dernières paroles.
– Le sens de la vie ? Il se concentre dans les paroles adressées à Yéhoudah : le bâton ne s’écartera pas de Yéhouda dont le nom peut se traduire par « Judéen » ou « Juif » ou « celui qui dit merci à ha Shem ». C’est le premier Juif de la Torah, avant que ce nom apparaisse, en tant que peuple dans le Livre des Rois II (16, 6 ), et non dans le Livre d’Esther comme on le répète trop souvent.
Que dit Yaacov-Israël à Yéhoudah ? Qu’il tiendra le sceptre pour son peuple, lui et sa descendance, jusqu’à l’arrivée de Shilo, (un nom du Messie). Celui-ci réconciliera toutes les nations de la terre autour de ha Shem. La guematria de Shilo est 345. Elle peut associer à משה (Moshe/Moïse) ou à השמ (ha Shem) Lui-même. C’est aussi un nom pour définir un projet : שמה (shamah veut dire « là-bas », c’est-à-dire, « se projeter »).
Nous avons là une perspective historique très claire. La tâche du peuple juif est de faire progresser l’histoire vers l’entente des nations par la reconnaissance de ha Shem et de ses valeurs éthiques.
La guematria de Yéhoudah est 30. On peut la rapprocher de הוּא־חי (hou ‘haï) qui signifie : « il est vivant ». Yaacov a-t-il su le rôle de Yehoudah dans le stratagème qui lui a fait croire à la mort de Iossef, quand ses frères ont ramené sa tunique trempée dans le sang d’un chevreau (37,31) ? Très possible car il lui dit : « lionceau de lion, de la lacération, mon fils, tu es monté »(49,9 ). Mais, finalement, le sang se transforme en jus de raison. « on lavera son vêtement dans le vin, et dans le sang des raisins de la tunique » (49,11). Le sang se transforme en vin : il pardonne.
Iossef lui-même pardonnera. Il dira à ses frères : je ne suis pas Elohim pour vous juger, et Elohim a transformé le mal en bien. (50, 19 et 20). On apprend, au passage, que toute conception manichéiste du monde est étrangère au judaïsme.
Nous avons là un renversement extraordinaire de situation !!! Yéhoudah était au plus bas dans la paracha « vayechev » ( c.38). Il serait même mort, seul, ignoré de tous, sans descendance, hors l’intervention décisive de sa belle-fille Tamar qui va défier toutes les lois pour sauver l’avenir du peuple hébreu !
Iosseph, de son côté, réussissait merveilleusement en exil. Il n’exprimait aucun désir de retourner en Kenaan, cette terre donnée par ha Shem. Il préfigurait ainsi le Juif assimilé à son pays d’accueil. L’Alliance entre ha Shem et le peuple hébreu se délitait donc de toute part.
Et maintenant les frères autrefois ennemis se rassemblent autour de Iosseph. La réconciliation dure. Iosseph se rappelle alors Kenaan. Il veut que ses os y soient ramenés. Moshe (Moïse) se chargera de sa dépouille en sortant d’Egypte. Iéoshouah (Josué), un descendant de Iosseph, le ramènera en Kenaan : « Quant aux ossements de Joseph, que les enfants d’Israël avaient emportés d’Egypte, on les inhuma à Sichem, dans la pièce de terre que Jacob avait acquise, pour cent kecita, des fils de Hamor, père de Sichem, et qui devint la propriété des enfants de Joseph. » (Yéhoshouah, 24,32 – trad. rabbinat)
Ni la déchéance de Yéhoudah, ni l’exil de Iosseph n’ont dissous le peuple hébreu et son alliance avec ha Shem, De même, beaucoup plus tard, ni l’assimilation dans l’Emancipation, ni la Shoah n’empêcheront la renaissance de l’Etat d’Israël. Mieux encore la tradition annonce un Messie de Iosseph et un Messie de David (et donc de Yehoudah, qui se succéderont et se compléteront (Soucca, 52a).
L’humanité a besoin d’un peuple hébreu fort pour vivre. Ha Shem nourrit son Alliance au-delà des défaillances de ceux qui la portent.