2021
La Haftara de Vayétsé
Par Georges-Elia Sarfati
Versets haftarah Osée: 11,7 jusqu’à 12,12 et Osée12,13 jusqu’à 14,10
Les Sages ont choisi deux extraits du livre d’Osée pour nous faire réfléchir à certains enseignements particulièrement significatifs de la sidra Vayétsé. Les oracles d’Osée (-780-740) concernent le Royaume du Nord qui disparut sous les coups de l’empire d’Assyrie (- 722). Le livre qui les recueille porte l’une des plus virulentes critiques de l’idolâtrie (qualifiée de ‘’prostitution’’). Examinons en quelques lignes sous quel rapport ces paroles peuvent, le cas échéant, s’adresser au peuple d’Israël rétabli dans ses frontières, après les épreuves d’un exil bimillénaire.
Un verset fait explicitement référence au principal motif de la sidra Vayétsé, puisqu’il évoque les pérégrinations de Jacob à Aram, et son séjour prolongé pour y obtenir le droit de s’unir à Rachel : « (12, 13) Jacob s’était réfugié sur le territoire d’Aram, Israël avait été esclave pour une femme, pour une femme il avait été pâtre. »
Cependant le propos d’Osée se prolonge en direction de l’évènement plus tardif et fondateur de la sortie d’Egypte, en insistant sur le rôle libérateur de Moïse (bien que celui-ci ne soit pas nommé) : « (12, 14) … et c’est par un prophète que l’Eternel retira Israël de l’Egypte, par un prophète qu’il le protégea. »
Le royaume d’Israel contre le royaume de Juda en parallèle de Lavan contre Jacob
Il est remarquable que les paroles d’Osée constituent une valorisation de la fonction prophétique, dans un contexte historique, où précisément celle-ci ne pouvait pas être entendue, tant le Royaume d’Israël s’était éloigné de la Torah. Pourtant, de même que Jacob avait consenti à la servitude pour épouser Rachel, Moïse avait mis fin à la servitude des Hébreux, en partageant leur condition. Dans les deux cas, c’est la science prophétique qui leur avait servi de guide et de source d’inspiration pour leur action. Ce double rappel serait incomplet sans la mention d’un second motif, qui lui aussi entre en résonance directe avec Vayétsé ; il s’agit de la duplicité d’Ephraïm, fortement dénoncée : « (12, 1) – Ephraïm m’a obsédé de mensonge et de duplicité, la maison d’Israël, de même Juda (quoiqu’il prétende demeurer) soumis à Dieu et attaché au Très-Saint. » Précisons ici qu’Ephraïm est un autre nom du Royaume d’Israël, et ne désigne pas seulement la tribu du même nom. Osée évoque ici la tension délétère qui existe de son temps entre le Nord (Israël) et le Sud (Juda) ; mais il en tire argument pour dresser un parallèle avec la duplicité de Lavan, dont Jacob eut à souffrir. Pour recouvrer son indépendance et accéder à la maturité de la liberté, il dut s’affranchir du mensonge violent de Lavan. La connaissance de la sidra nous montre que de même qu’au temps d’Osée, Juda et Israël (Ephraïm) s’opposent sur le chapitre de la fidélité à la Torah, le différend entre Jacob et Lavan s’entretient aussi de la différence de leur conception. En effet, bien que parents, leurs philosophies de vie se contestent mutuellement, voire s’excluent : tandis que Jacob est héritier de la promesse et des bénédictions reçues par Isaac et Abraham, Lavan sacrifie aux idoles : l’épisode au cours duquel sa fille Rachel subtilise ses « pénates » (31, 19) représente une tentative pour l’en détourner.
A l’époque d’Osée, le différend qui creuse l’écart de la fidélité à la Torah, est bien plus périlleux, puisqu’Israël au nord, et Juda au sud, se sont séparés à la succession de Salomon, et n’ont cessé de diverger quant à la conduite des affaires collectives, sur fond d’enjeux de politique internationale mais aussi d’orientation culturelle et théologique..
Le clivage d’antan royaume d’Israel/royaume de Juda se retrouve au XXIe siècle
Les rapports du propos d’Osée avec les problèmes qui se posent au peuple d’Israël au XXIe siècle sont nombreux, sans doute ne tiennent-ils pas seulement à certaines analogies. Dans l’Antiquité, les enfants d’Israël étaient scindés en deux composantes nationales. Aujourd’hui, le clivage n’est pas seulement binaire, mais ternaire : le peuple d’Israël poursuit son développement, certes, mais ses continuités heurtées se déploient sur deux pôles : le pôle national, et le pôle cosmopolite (celui de ses dispersions persistantes), auxquels il faut ajouter une ligne de fracture plus générale, qui traverse ces deux pôles. Si tant est que la tension consiste dans le degré d’adhésion des enfants d’Israël à leur héritage mosaïque, force est d’admettre que ce qui est en jeu c’est en effet le degré de proximité que chacun d’entre eux conçoit dans son rapport avec la Torah. Plus encore : les différences menacent toujours davantage de se confirmer en différends irréversibles. Il existe aujourd’hui, dans le peuple d’Israël, des figures d’Ephraïm, en grand nombre, prompts à faire sécession, à s’ériger en substituts et délateurs de leurs frères, au motif qu’Israël doit être comme tout le monde. Seul un authentique mouvement du retour – indissociable d’une transmission responsable – est susceptible de fournir une réponse aux perplexités nées du déracinement. Ce mouvement constitue la véritable thérapeutique de la haine de soi : « (12, 6-7) – Oui, l’Eternel, le Dieu des Armées est son titre. O toi, reviens donc au sein de ton Dieu, sois fidèles à la droiture et à la vertu, et espère en Dieu constamment ! »
En Diaspora, ce sont les forces centrifuges de l’assimilation qui exercent une pression continue sur les psychismes. Dans l’Israël souverain, ce sont les tiraillements idéologiques liés aux nécessités d’un véritable débat d’identité nationale qui agissent comme des ferments de querelle. Ici et là, c’est également le complexe dissolvant de l’identification à l’agresseur, qui convainc nombre de fils et de filles d’Israël de se ranger du côté de leurs ennemis, lorsqu’ils ne prennent pas la tête des nouvelles croisades antijuives. Dans le même temps, on voit s’accroître au sein du Kelal Israel (l’assemblée d’Israel) des processus d’éloignement, de désolidarisation, qui rappellent dans certains cas le mensonge de Lavan, dans d’autres la duplicité d’Ephraïm, détournée de l’essentiel : « (12, 9)- Ephraïm aussi a dit : « Pourvu que je m’enrichisse, que j’acquière la puissance ! »
Peut-on concevoir idoles plus déroutants que la fierté mal placée d’un peuple plusieurs fois millénaire, s’enorgueillir par la voix de ses ‘’élites’’, de s’avancer dans l’histoire sous la guise d’une start up nation ? Est-ce là la véritable raison d’être d’Israël ?
L’esprit de prophétie, une spécificité exclusive du peuple d’Israel
Certes, si Jacob s’est éloigné de Lavan, comme Abraham de Lot, ce n’est guère pour en mimer le mode de vie. Du reste, Jacob et Lavan ne sont pas ennemis, ils sont susceptibles de s’entendre, au terme d’un pacte. Mais cette entente repose justement sur le principe de la différenciation et de leur identité et de leur territoire (31, 44-54). Les errements d’Israël proviennent de l’oubli de cette démarcation fondatrice. Or, c’est par le souffle transhistorique de l’esprit de prophétie que le peuple d’Israël a de nouveau fait souche sur la Terre d’Israël, et de ce point de vue l’histoire n’a pas fait mentir la prophétie : « (12, 10) – Et moi l’Eternel, qui fus ton Dieu à dater du pays d’Egypte, je te rétablirais dans tes tentes comme aux jours mémorables »; entendons ici: de toutes les Egypte. Mais en dernière analyse, que nous enseigne la sidra Vayétsé, et que nous rappelle son écho puisé dans les oracles d’Osée ? La réponse tient en peu de mots : la singularité d’Israël ne vient pas de ce qu’il s’incarne seulement dans une puissance égale ou supérieure à celle des autres nations, mais de ce que la Halakha se fonde sur l’esprit de prophétie. Cela nous est dit par deux fois cette semaine. D’abord par la sidra : « (32,2) – Pour Jacob, il poursuivit son voyage ; des envoyés du seigneur se trouvèrent sur ses pas. Jacob dit en les voyant : « Ceci est la légion du Seigneur ! » Et il appela cet endroit Mahanayim. » La colère d’Osée réitère avec éclat cette prémisse, à savoir que c’est l’esprit de prophétie qui représente la spécificité exclusive du peuple d’Israël, sa contribution unique et singulière, sa marque inaliénable, elle-même source possible d’une histoire sensée : « (12, 11) – Et je parlerai aux prophètes ! Et je multiplierai les apparitions et, par la voix des prophètes, je ferai connaître des visions (…) »
2021
2021
Cahiers noirs, Shlomi Elkabetz
Shlomi Elkabetz, frère de Ronit Elkabetz, a fait un documentaire en deux volets, un premier volet Cahiers Noirs- Viviane écrit et réalisé avec sa sœur et un second, Cahiers Noirs- Ronit, réalisé par Shlomi après le décès de sa sœur.
Le premier volet est consacré à leur famille : la mère, le père, la fille, le fils. Famille juive marocaine dont on ne sait pas très bien quand, comment ni depuis quand ils sont arrivés en Israël, mais dont l’histoire, qui apparait en filigrane, rappelle celle de nombre de nos propres parents, proches ou éloignés. Plus qu’une histoire, ce sont des portraits construits à partir de fragments filmés de la vie réelle, auxquels répondent des extraits du film Prendre femme. Ronit y joue Viviane, sa mère, et nous dit ce que sa mère ne nous dit pas vraiment, dit sans vouloir dire, témoignage d’une femme coincée au foyer, étouffée, sous les convenances familiales et religieuses qui dominaient dans ces milieux juifs marocains modestes des années 1970 en Israël. Viviane, c’est ce personnage de femme en résistance, mais consciente de ses liens, malheureuse de ne pouvoir s’en affranchir. L’intégrité austère du mari religieux, du père enfermé dans sa solitude s’impose à cette femme, à la famille tout entière.
Images de la mère qui parle à son fils (Shlomi derrière la caméra) de sa vie de femme déçue, sans trop savoir ce que la caméra enregistre ou pas, et de ce père, digne et silencieux, tout en pudeur qui fuit la caméra, mais pas son fils.
Images de cet appartement modeste, rutilant de propreté, où tous les échanges ont lieu dans le petit couloir ou dans la cuisine, comme attrapés à la volée, entre d’autres activités. Pas de discussion de salon ici, le salon reste toujours vide. Et les images de Prendre femme qui disent toujours quelque chose de plus, que le père et la mère ne peuvent exprimer directement. Et Ronit, enfant silencieuse qui absorbe la peine de la mère, du père, et qui en grandissant prend le parti de la vie.
On retrouve Ronit, personnage principal du second volet. Toujours indissociable de son frère, inlassable compagnon, qui ne cesse de filmer tous leurs instants de vie, sur la route, dans l’avion, dans les rues de Paris, au cimetière au Maroc, sous la pluie, dans la nuit, sous un soleil de plomb…. Peut être guidé par cette prophétie du voyant marocain reçue dans ce taxi parisien. Le lieu central ici c’est Paris et l’appartement refuge choisi par Ronit, entre deux avions, de retour d’Israël, de Los Angeles, de Cannes… et cette fois, le magnifique canapé rose est central. Paris, cette odeur, cette lumière ! nous dit-elle, inspirée et inspirant à plein poumons. Ronit, c’est une tornade de femme dont on perçoit les hésitations, les doutes, la volonté farouche d’affranchissement, l’appétit de vie. Les images du film Le Procés, en miroir – à l’écran et dans les coulisses de la réalisation – nous montrent ce combat de femme actrice et réalisatrice et mère, et cette force de vie qui subit les assauts de la maladie, mais s’entête, chevelure noire sacrifiée. L’appartement parisien finira par être vidé, cartons embarqués dans un corbillard…
Aucun ennui pendant ces quatre heures de projection d’images saccadées jouant avec la lumière – lumières de la ville et lumières du beau visage de Ronit, caché dans sa sombre chevelure emmêlée ou menton haut sous le chignon noir jais de l’actrice ou sourire bravache sous un crâne dégarni – mais beaucoup d’émotions et un souffle de vie qui passe en nous.
Bande annonce de Cahiers Noirs
2021
Parasha Toledot : Creuser les vieux puits ou boire de nouvelles eaux ?
Dans notre sidra (Gen 26,1-2), Itshaq se rend à Gherar, qui se trouve au Sud, en direction de l’Egypte, comme pour anticiper le mouvement qui sera plus tard celui de son fils Yaakov. Mais la Transcendance l’arrête, car Itshaq doit avant toute chose revivre ce qu’Avraham son père avait vécu avant lui. Il devra creuser les puits que le père avait déjà creusé, (Gen 26,18) mais aussi entrer en relation avec un roi étranger qui s’appelle Avimelekh exactement comme celui qu’ Avraham avait connu, et se questionner sur le rapport avec sa femme, comme son père l’avait fait. (Gen, 20).
Chaque projet doit connaître des étapes d’innovation, ce qui est le propre du chemin d’Avraham, et d’autres des étapes de stabilisation, qui sont tout aussi importantes. Ce sera le rôle d’ Itshaq.
Ouvrir de nouveaux chemins ou les approfondir ?
Ces deux aspects doivent toujours être maintenus en équilibre, car si l’un des deux annule l’autre il y a un risque important pour la stabilité et le devenir du projet. Parfois le désir d’aller de l’avant, de progresser, est extrêmement fort, impérieux. Mais nous devons apprendre à être prudents, car il est parfois plus judicieux de creuser les vieux puits que de vouloir à tout prix boire de nouvelles eaux.
Le point d’arrivée de l’épisode cité est le choix du nom Chiva pour le dernier puits qu’ Itshaq creuse, qui donnera le nom à la localité de Beer Chéva (Gn. 26:33). Certains commentateurs font remarquer que le mot Chiva en araméen signifie aussi “chance”. Or, exactement, à Béer Chéva, Avraham avait déjà signé une alliance avec un autre Avimelekh (Gn. 20). Cela signifie qu’Itshaq, arrivé à sa maturité, parvient à s’identifier aux choix de son père en revivant une partie de sa vie.
Ce type d’expérience, vécu par de nombreux adultes, est une phase importante de la formation d’un individu, un aspect qui finit par jeter un éclairage différent sur leurs parents et sur le passé en général.
Un équilibre à trouver
Il serait difficile et risqué d’entreprendre de nouveaux chemins avant d’avoir traversé cette phase d’identification qui nous fait sentir la continuité avec ceux qui nous ont précédés, malgré les différences inévitables.
Ce principe est valable pour la dimension individuelle mais aussi pour celle collective, juive et humaine, où il est parfois plus approprié de creuser à nouveau les mêmes puits, de retrouver les mêmes noms, de stabiliser et approfondir les acquis.
Ce n’est qu’après cela que nous pourrons enfin nous lancer vers des projets nouveaux et révolutionnaires.